La période de socialisation (3)

La période de socialisation (du 21e jour environ jusqu’à la puberté (entre 6 à 18 mois)) démarre enfin. Le futur chien va véritablement se former durant cette période, étape fondamentale dans la construction de son cerveau, donc de sa personnalité.

 Le chiot est devenu autonome ; ses sens se sont bien développés ; il commence à sortir vers l’extérieur. Par ailleurs, il prend également conscience de sa mère à laquelle il va s’attacher à l’aide de phéromones (phéromone=hormone de communication). Une des phéromone qui intervient se nomme « apaisine » ; cette dernière est émise par la mère dès le 3e jour après la naissance des chiots. Elle a un rôle capital car, durant la socialisation, le chiot sera confronté aux stimuli les plus divers ; chaque nouveau stimulus génèrera du stress et de la peur. Dès que le chiot rencontrera un stimulus, il reviendra vers sa mère et l’apaisine jouera alors un rôle rassurant. Cela va permettre au chiot d’assimiler ce stimulus et de le considérer comme familier.

 Ainsi le chiot va se constituer une banque de données de stumuli variés, qui lui permettra de gérer les situations de son environnement. Sachez également que cette phéromone est aussi secrétée par les mâles dominants et que l’endroit qui produit cette substance se trouve derrière leurs oreilles.

 Des colliers à base d’apaisine existent (produit vétérinaire). Ils permettent de rassurer les chiots après une séparation de l’ensemble de la fratrie, de leur mère, ou d’un groupe d’adultes, ainsi que de l’éleveur. Ils ont  également la possibilité de tranquilliser certains adultes lors de problèmes comportementaux de type Syndrome de Privation (voir plus loin).

 Le chiot découvre aussi qu’il est un chien (c’est ce que l’on nomme « le processus d’imprégnation » ou « empreinte »). Toutes ces découvertes auront, évidemment, des conséquences futures sur le comportement social et sexuel : en fait le chien va commencer à vivre avec les autres.

 Le chiot va apprendre  les règles sociales   :

–          Autour de la nourriture. Revenons en arrière : lors de la période périnatale, la hiérarchie alimentaire n’intervient pas et ne démarre pas au niveau de la mamelle comme certains peuvent le penser : il n’y a pas de dominance à cet âge. C’est uniquement l’environnement qui modèle le comportement. Ce n’est absolument pas le tempérament du chiot qui va intervenir, mais seulement son poids et sa vigueur.

Lors de la socialisation, il est évidemment conseillé de mettre régulièrement les chiots en contact avec des adultes (équilibrés bien sûr) ; ces derniers vont réguler les premiers. En effet, les chiens adultes vont vouloir garder leurs prérogatives, gamelle comprise. Les adultes dominants vont repousser les chiots ; ces derniers vont apprendre à attendre leur tour ; ils vont ensuite s’approcher lentement de la nourriture, en émettant des signaux d’apaisement et de soumission.

Au début de cette période, le chiot va vouloir développer une certaine agressivité; cette animosité va régresser face à la hiérarchie alimentaire. Sans celle-ci on pourrait se retrouver face à des chiens voleurs, grognant dès que l’on s’approche de leur gamelle (comportement que l’on nomme « dyssocialisation primaire ») ; ce sont des chiens délinquants qui n’ont plus de contrôle de leurs envies, ni de leurs motivations ; cela se résume à « j’ai envie, je prends » ; et tout ce qui s’oppose à la réalisation de leurs motivations peut engendrer un déclenchement de morsures directes et sans menace préalable (grognements, posture, babines retroussées…).

Concernant les maîtres, les repas du chiot auront lieu après ceux des propriétaires ; renvoyez également le chiot quand il quémande à table ; retirez sa gamelle après 15 minutes ; laissez le manger seul et n’assistez jamais à son repas.

 –          Autour de l’espace : cette gestion va permettre de rejeter les chiots de certaines zones spécifiques, fréquentées par les adultes. On le remarque lorsque les adultes restent en meute ; les chiots recherchent dans ce cas-là, un lieu d’apaisement ou de couchage en périphérie du territoire de la meute.

Pour les maîtres, ne laissez jamais un chiot, surtout après 4 mois (période de détachement) s’installer dans des endroits stratégiques (couloir, chambre, entrée…) ; interdisez lui également l’accès à certaines pièces.

 –          Autour de la hiérarchie sexuelle : lorsque les chiots évoluent, prennent de l’âge, et commencent à s’approcher des femelles adultes (vers 9-10 mois, ce qui correspond également au début de la crise d’adolescence), les jeunes mâles vont être rejetés par les mâles dominants. Ils apprennent ainsi, à ne pas manifester leur sexualité en présence du reste de la meute.

Les maîtres ne peuvent tolérer l’exhibition de comportements sexuels en leur présence, même sur des objets ; faites également la différence entre un comportement sexuel évolutif et un chevauchement hiérarchique.

 –          Autour des contacts : là aussi, le chiot comprend qu’il n’a pas intérêt à solliciter des contacts avec des animaux de rang hiérarchique supérieur. Il est également important de commencer ce que l’on appelle « le détachement » (indifférence du (des) maître(s) face aux demandes successives ainsi qu’au rapprochement du chiot),  vers l’âge de 4 mois.

Vers 2-3 mois, le chiot va arriver dans sa nouvelle famille. Il quitte sa mère et cela provoque chez lui une certaine détresse. Il va alors tisser un lien particulier avec l’un des membres de la nouvelle famille pour apaiser cet état. Cela va le rassurer et permettre une stabilisation affective. Patrick PAGEAT (comportementaliste) recommande que le maître garde le chiot dans la chambre à coucher (pas sur le lit bien évidemment) jusqu’au détachement.

 J’ai inclus cette façon de faire pour tous mes chiens, car cela permet au nouvel arrivant d’être propre plus facilement et plus rapidement. Je m’explique : durant les premières nuits, le chiot peut être anxieux. Il se réveille souvent et à chaque réveil, il va uriner. Un chiot se sentant en sécurité, sans état d’anxiété, va mieux dormir et devenir  propre plus rapidement. Tout cela à une condition : il faut pouvoir se détacher du chiot durant cette période fatidique qu’est ce 4e mois.

Si le chiot arrive dans sa nouvelle maison après le 3e mois, il est fortement indiqué de procéder directement au détachement dès son arrivée.

 Joseph ORTEGA, autre comportementaliste, est tout à fait opposé à cette manière de procéder. Après en avoir discuté longuement avec lui, il ne dénigre pas l’idée de partager son lieu d’habitation avec un chiot, tant que cela ne constitue pas un « hyper attachement » ; en fait, il trouve préférable un détachement dès le premier jour.

 Je préfère me rapprocher de l’idée de PAGEAT car, à 8 semaines, un chiot reste un bébé et, sans faire d’anthropomorphisme, j’ai toujours eu de meilleurs résultats en adoptant les concepts de ce comportementaliste.

 N’oubliez pas, concernant le détachement ; TOUS les contacts (jeux, caresses…) doivent être initiés par les maîtres. Si le chien ramène une balle pour jouer avec vous, ignorez-le ou renvoyez-le (le chiot bien évidemment, pas la balle). Cela ne vous empêchera pas de rappeler le chiot quand vous avez décidé de le faire.    LE MAITRE DECIDE DE TOUT, MEME -ET SURTOUT- DE LA DUREE DE L’INTERACTION.

 Un chiot n’ayant pas subi le détachement peut développer ce que l’on nomme une « anxiété de séparation ». Ce problème comportemental se décrit par des vocalises (plaintes), des destructions (le chien casse et/ou mâche certains objets portant les odeurs de son maître),  des mictions ou défécations dès que l’animal est séparé de la personne à laquelle il est attaché.

 Le contrôle de la morsure ou les autocontrôles ou encore « la morsure inhibée ». Avec l’apparition des dents, les chiots vont avoir tendance à faire mal aux autres frères et sœurs, aux tétines de leur mère, ainsi qu’aux bras et doigts de l’éleveur. Lorsque le chiot provoque une douleur à sa mère, celle-ci aura tendance à grogner à le bousculer, voire à le plaquer au sol sans ménagement, jusqu’à ce que le chiot ne bouge plus. Très vite, par peur des représailles de la part de sa mère, il aura tendance à se contrôler, notamment au niveau de la pression de sa mâchoire.

 Lorsque l’on sépare les chiots trop tôt de leur mère, on risque un problème comportemental supplémentaire, que l’on nomme « Syndrome d’hypersensibilité-d’hyperactivité » ou « HS-HA » (stade 1 : chien difficile et inquiet avec des périodes d’accalmie ; stade 2 : chiens violents avec absence de sommeil, infiniment difficile à gérer). En fait, le chien est décrit comme « ne se reposant jamais, car il est toujours en mouvement » ; c’est un véritable trouble émotionnel.

 Personnellement, je laisse mes chiots en compagnie de mes chiens adultes avec, bien entendu, une surveillance continuelle. Ces derniers sont d’excellents baby-sitters et commencent alors un véritable travail d’initiation (qu’elle soit visuelle, olfactive, auditive, ou tactile), dans l’identification, pour les chiots, de leur espèce respective (socialisation intra spécifique vis-à-vis des chiens et interspécifique vis-à-vis des autres espèces comme l’homme par exemple), dans le contrôle moteur (les autocontrôles ou morsure inhibée), dans la socialisation avec l’homme. Les chiots évoluent plus rapidement et sont plus intéressés par des objets nouveaux lorsqu’ils ont eu des contacts réguliers avec l’homme, alors que ceux qui sont restés avec leur mère, avec des contacts limités avec l’homme, seront craintifs et sans espoir d’explorations et découvertes extérieures.

 Il est évident que toutes les stimulations ou jeux divers que je leur apporte ont une action positive sur les chiots à condition d’avoir leur mère ou d’autres chiens adultes équilibrés à proximité. N’oublions pas que les chiots vont calquer leurs réactions sur eux. Comme je l’ai expliqué précédemment, les chiots orienteront toujours leur comportement en direction de leur mère ou d’adultes faisant partie de leur environnement quotidien.

Et si les chiots sont en contact permanent avec une activité humaine (télévision, radio, manipulation par des personnes diverses, bruits différents, bref la vie de tous les jours), c’est encore mieux.

 Il est certain que des chiots ayant une bonne expérience de ces différents stimuli se distinguent des autres chiots par un meilleur équilibre émotionnel : ils savent, au final, beaucoup mieux gérer leur stress.

 Le chiot qui a été élevé dans un milieu pauvre en stimuli, sans forcément de contact avec des personnes, resteront apeurés et craintifs à chaque changement de situation. Ils pourront trouver un équilibre dans leur milieu à condition que ce soit toujours le même, avec les mêmes personnes, les mêmes exercices. Mais cela peut très vite dégénérer face à une situation nouvelle (le problème de ce comportement est le « Syndrome de Privation » qui peut passer d’un stade 1  ou phobie ontogénique à un stade 2 ou stade de Privation dont le pronostic reste réservé et conditionné par les soins et les traitements médicamenteux que l’on peut apporter, jusqu’à un stade 3 ou Dépression de Privation, dont le pronostique reste TRES RESERVE. Bref, ce n’est plus vivable pour le chien, et encore moins pour le maître car je qualifierais ces chiens de dangers potentiels (déjà à un stade 2).

 Nous l’avons vu, tout se joue avant l’âge de 10 semaines et les différents instants évènementiels sont essentiels pour une bonne évolution du chiot. Les stimulations (physiques, affectives et sociales) doivent être les plus variées possibles. Une aire d’éveil, avec jouets,  bruits et matériels divers va permettre au futur chien un équilibre émotionnel. Pour cet équilibre, il est  également conseillé de laisser près d’eux leur mère, jusqu’à la cession des chiots (entre 8 et 12 semaines).

 Je vois régulièrement des éleveurs retirer les mères des petits vers l’âge de 5 semaines, soit pour remettre la chienne en exposition, au travail, où soit parce que ces derniers pensent que les chiots embêtent trop leur mère et qu’elle a besoin de se reposer.

 Que ce soit dans mes jugements pour les Tests de Caractère des Bouviers Suisses, dans mon travail en clinique vétérinaire, ou en tant que moniteur, je vois de plus en plus de chiens ayant des problèmes de comportement, dû à cette décision que l’on peut qualifier d’inadaptée et d’inepte (syndrome HS-HA).

Il est encore un problème majeur que l’on rencontre parfois ; imaginez un chiot pris à l’âge de 2-3 mois, socialement bien adapté, qui se retrouve dans une famille installée dans un coin très isolé, c’est-à-dire avec très peu de stimulations extérieures, n’aimant pas la ville et ses tumultes, ne cherchant pas non plus à s’insérer socialement. On peut affirmer que, dans ces conditions, le chiot va régresser et devenir craintif et perturbé, développant des troubles comportementaux inquiétants et parfois irréversibles.

Dans ce cas, le travail de l’éleveur, si performant soit-il, sera anéanti et donc devenu illusoire, insignifiant  et vain.

                                                                                                                 Christine de Turckheim